Guinea, Republic of: Interview with Loucény Nabe

Loucény Nabe

Gouverneur (Banque Centrale de la République de Guinée)

2017-09-22
Loucény Nabe

M. NABE, étant donné ses ressources énergétiques, minières et agricoles, la Guinée a le potentiel pour devenir encore plus grand et plus important acteur dans la région. Selon vous, quelles sont d’autres opportunités d’investissement pour la Guinée?  

Vous avez mentionné le potentiel de la Guinée,  qui est très important ; et très naturellement de ce potentiel se dégagent des possibilités d’investissement qui peuvent se présenter à tout investisseur qui aurait l’intention d’investir en Guinée.

Je commence par le secteur agricole. La Guinée est constituée de quatre (4) régions naturelles aux contours bien définis. A chaque région naturelle correspondent des conditions climatiques données qui sont favorables à un certain nombre de cultures. Si vous prenez la bande côtière qu’on appelle la Guinée maritime, vous trouverez des plaines de mangroves riches pour la riziculture, la culture des tubercules, et la culture d’un certain nombre de produits d’exportation comme le palmier à huile, les bananiers, l’ananas etc.

Si vous prenez la Moyenne Guinée, le Fouta djallon, qui est connu dans le monde entier dans les guides de géographie, vous trouverez que  c’est une région très favorable à l’élevage. Il y a là les hauts plateaux où l’élevage est très florissant. Naturellement elle se prête aussi à des activités agricoles. Dans cette région le café arabica peut pousser parfaitement, cela a été expérimenté à un certain moment, et les résultats sont  très concluants. Mais c’est aussi une région touristique par excellence, là où la température est constante, où il ne fait quasiment jamais excessivement chaud. C’est pourquoi d’ailleurs au temps colonial, les gouverneurs de l’Afrique occidentale française venaient de temps à temps prendre du repos  sur les hauteurs du Fouta djallon. Avec le développement prochain des infrastructures de communication, c’est tout à fait prévisible que la région profite de nouveau de cet avantage.

La Haute Guinée est la région des grandes plaines qui bordent les fleuves parmi les plus grands d’Afrique. Tous ces fleuves sont bordés par des plaines alluviales qui peuvent se prêter aussi à la riziculture. Il est possible de faire plus d’une récolte par an, avec des moyens appropriés qui peuvent être déployés avec l’arrivée des investisseurs de tous les horizons.

 Si vous prenez la Guinée Forestière, vous trouverez qu’l y’a des pluies presque toute l’année (en tout cas 9 à 10 mois sur 12) de sorte que sans même un aménagement particulier, vous pouvez pratiquer deux cultures par an. C’est le domaine de l’agriculture de plantation par excellence : avec le café, le cacao, le palmier à huile, de l’hévéa. En plus des potentialités propres de ces régions, elles se prêtent à l’agriculture vivrière : avec le riz, le maïs, le mil etc. C’est une formidable addition de potentialités que constitue l’adjonction de ces quatre régions naturelles qui forment le territoire de la Guinée.

Naturellement, si vous dépassez le secteur de l’agriculture vous verrez que, d’abord l’agriculture telle que décrite peut être industrialisée. Il s’agit de faire en sorte qu’il y’ait des usines de transformation des produits agricoles et qu’il y’ait le développement de l’agro-business sur la base du développement de l’agriculture. Tout ceci peut être supporté par l’électrification pour laquelle la Guinée a aussi de très grandes possibilités avec un nombre important de cours d’eau. Je dois rappeler que la Guinée est appelée « le Château d’Eau de l’Afrique de l’Ouest ». Comme je l’ai dit tout à l’heure, beaucoup de fleuves de l’Afrique prennent leur source ici, dont certains ont des chutes qui permettent des aménagements hydro-électriques.

L’industrie dont j’entrevois la création avec le développement de l’agriculture peut être parfaitement soutenue par le développement de l’électrification avec la possibilité d’exporter l’électricité dans les pays voisins. Un investisseur potentiel qui s’intéresserait au secteur de l’électricité est sûr de trouver le marché, parce que l’électricité a la vocation d’être une denrée d’exportation pour la Guinée.

Je ne peux pas être exhaustif sans citer le domaine des mines. En plus d’être « le Château d’eau de l’Afrique de l’Ouest », la Guinée est aussi un « scandale géologique ». Nous sommes ainsi qualifiés depuis longtemps, et non pas par hasard. Le potentiel du pays s’estime en dizaines de milliards de tonnes de réserve qui sont les plus importantes au monde. Nous avons également du fer et, dans beaucoup de régions, du diamant, de l’or, sans compter, les indices prometteurs de pétrole. Il faut transformer ce potentiel en richesse, autrement dit partir de la ressource pour créer la richesse. La contribution des investisseurs asiatiques est vivement souhaitée dans ce cadre.


Les dernières années, le déficit budgétaire de la Guinée s’est amélioré en 2016 par rapport à 2015 en passant de 8,8% à 6,5% du PIB. De plus, le pays a aussi noté un taux de croissance de plus de 5% l’année dernière et aussi, une augmentation des exportations et réduction des importations. Quelles mesures ont été prises pour avoir atteint cette croissance et quels secteurs ont besoin de plus de développement?

Les indicateurs que vous avez rappelés sont le résultat des mesures drastiques que le gouvernement a prises depuis 2011. En découvrant l’ampleur de la situation désastreuse qui existait en matière budgétaire en janvier 2011, le gouvernement du Pr Alpha Condé a pris la mesure drastique de ne dépenser que sur la base de l’encaissement des recettes du trésor public. A partir de cet instant justement, on a assisté à une réduction très importante du déficit public. L’inflation était alimentée par l’accroissement de ce déficit année après année. Donc c’est tout à fait logique qu’après cette décision on a constaté après deux mois une tendance à  la baisse de l’inflation qui, de 21% en 2011 est passée à 7,8% en fin 2015. Ce processus continue et naturellement participe au rétablissement des fondamentaux en matière de stabilisation macroéconomique, à la baisse de l’inflation et à la stabilisation des taux de change du franc guinéen sur  une certaine période.

La stabilisation étant réalisée, on peut supposer que les conditions étaient créées pour mettre le pays dans la dynamique de la croissance. Déjà en 2012, le pays était sur une lancée qui pouvait être considérée comme les prémices d’un décollage. Cependant, il est vrai qu’entretemps une crise sanitaire sévère est intervenue et a entrainé malheureusement l’arrêt de beaucoup de programmes d’investissement et la fermeture de beaucoup de nos frontières. Mais Dieu merci, nous sommes en train  de reprendre  notre chemin.

Vous avez vu que déjà pour 2016 le taux de croissance, qui a été estimé, était autour d’un peu moins de 6%. En 2017 nous serons peut être à un peu moins de 7%, avec un objectif allant crescendo les années à venir. En tirant profit des avantages comparatifs que nous avons. Il faut utiliser le potentiel minier, et s’en servir pour assurer une diversification de l’économie. Les mines sont extrêmement importantes dans le sens qu’elles peuvent nous procurer des ressources pour un certain équipement du pays. En plus, pour que les revenus puissent être générés, il faudrait qu’une attention particulière soit accordée au secteur agricole. C’est l’activité de la majorité de la population. Donc ce secteur-là va bénéficier de toute l’attention du gouvernement.


Sous la présidence de Son Excellence le Professeur Alpha Condé le pays avait fait de grands progrès au niveau de la transparence et de la démocratisation. Compte tenu de cela, quel impact cela aurait sur l’économie et les investissements étrangers ?

Vous l’avez dit vous-même. Le Président Alpha Condé est le premier président démocratiquement élu de la Guinée indépendante. En 2010, il a été élu pour un mandat de 5 ans, et il a été réélu en 2015 dans un processus qui a été jugé transparent par la communauté internationale. Naturellement, sa présence à elle seule à la tête de l’Etat, est un élément qui peut rassurer. Il s’est battu pendant plusieurs dizaines d’années pour l’instauration de la démocratie. Cela doit être un élément d’assurance pour la communauté financière internationale de façon générale.

Les mesures de transparence que vous avez évoquées sont extrêmement importantes, et le gouvernement a pris des mesures importantes dans ce domaine à commencer par la clarté qui a été introduite dans le processus  budgétaire avec l’instauration d’un compte unique du Trésor public. Toutes les opérations peuvent être recensées à travers ce compte unique-là. La révision du code des marchés publics dans le sens d’une plus grande concurrence, la révision du code minier dans le sens d’une plus grande transparence etc. Transparence sur le plan économique et financier, démocratisation sur le plan politique : les ingrédients sont réunis pour rassurer les investisseurs. C’est un pays qui est stable. C’est un pays qui est en train de construire la transparence. C’est un pays qui est en train de lutter contre la corruption (la loi anticorruption a été votée) ; c’est un pays qui est en train de lutter contre le blanchiment d’argent sale et le financement du terrorisme (la lois y relative a été votée et un centre de traitement des informations financières a été mis en place). C’est un nouveau départ.  


Contrairement à de nombreux pays de l'Afrique de l'Ouest, la politique monétaire de la Guinée ne dépend pas de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. Cela permet une politique monétaire indépendante et centralisée. En quoi cette politique monétaire est plus avantageuse pour les investisseurs étrangers ?

La Guinée gère sa propre monnaie depuis 1960. Elle a acquis dans ce domaine une certaine expérience. Ça c’est un avantage pour les investisseurs étrangers et c’est un avantage pour la Guinée. Nous qui gérons la politique monétaire, faisons en sorte que ce qui est un avantage certain pour la Guinée puisse être aussi un avantage pour les investisseurs étrangers en assurant les conditions d’une stabilité du taux de change. Nous agissons dans ce sens à travers nos propres instruments de politique monétaire et de change. Nous sommes supportés par les fondamentaux de l’économie qui s’amélioreront et dans le futur avec le développement de l’économie.

Ceci ne nous empêche pas de continuer la coopération avec les pays voisins pour l’instauration d’une zone monétaire plus vaste. Des efforts sont en cours avec la communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest pour créer une monnaie unique au niveau de l’espace CEDEAO à l’horizon 2020. Il y a eu beaucoup de péripéties, mais l’échéance actuellement retenue par le sommet des chefs d’Etat c’est de créer en 2020 une monnaie pour les quinze pays de la CEDEAO.


Dans les discours de Son Excellence le Professeur Alpha Condé pendant le sommet de l'Union Africaine, il accorde une importance spéciale à l'autonomie de l'Afrique. Que pour atteindre cette autonomie il est nécessaire que chaque pays soit autosuffisant grâce à ses ressources. Quel est le rôle de la Banque centrale de la République de la Guinée dans le développement de ces ressources ?

Je crois que le Président a dit que l’Afrique doit être autonome parce que nous connaissons nos propres réalités mieux que n’importe quelles autres personnes. Nous connaissons nos propres besoins plus que n’importe qui. Nous pouvons proposer des solutions aux problèmes que nous avons. Bien sûr que les autres peuvent nous aider à régler ces problèmes, mais pour les identifier, c’est nous-mêmes qui pouvons le faire. Je crois que c’est le crédo du professeur Alpha Condé. C’est dans ce cadre-là qu’il installe son action à la tête de l’Union Africaine.

La mesure dans laquelle la Banque Centrale peut participer à cela, concernant les domaines qui sont les siens : créer les conditions d’un financement de l’économie par le système bancaire. Après la lutte contre l’inflation, la stabilisation du taux de change, on peut s’attaquer maintenant aux aspects relatifs au financement de l’économie. Nous avons fait voter une loi sur le statut de la Banque Centrale de République de Guinée, et une autre loi sur le crédit-bail. De plus, nous avons fait voter une loi sur le code des assurances. Encore plus récemment, une loi sur les institutions de finances inclusives comprenant les établissements de micro-finances et les établissements de monnaies électroniques a été promulguée.


Maintenant, grâce aux très bonnes relations bilatérales entre la Chine et la Guinée, l'intérêt des investisseurs chinois sur les ressources et le développement de la Guinée est de plus en plus visible.  Quel genre de résultat vous espérez de cette coopération entre les deux pays ?  Qu’est-ce qu’elle peut apporter à l’économie ?

Je crois que nous pouvons fonder beaucoup d’espoir dans nos relations avec la Chine. Il y a une trentaine d’années la Chine a pris des mesures courageuses, elle est passée par des voies dont nous pouvons nous inspirer. Les relations avec les entreprises chinoises, avec les hommes d’affaires chinois, avec les institutions chinoises sont à même de nous inspirer. Nous pouvons nous instruire de cette expérience pour créer les bases de notre décollage. C’est vrai que les chinois ont une certaine connaissance de la Guinée,  ce n’est pas les mêmes moments, mais depuis 1958 la Guinée a établi des relations avec la Chine. En Afrique Subsaharienne, la République de Guinée a été le premier pays à avoir reconnu la République Populaire de Chine et à avoir établi des relations diplomatiques avec elle. Depuis cette date, il y a toute une série de domaines de coopération qui nous lient. Tous les secteurs sont concernés. Quand j’étais lycéen à Faranah à 450km de Conakry, je me faisais traiter par des médecins chinois dans les années 70, et au même moment, il y avait dans la même région un barrage hydro électrique qui a été construit par des techniciens chinois. Un petit peu avant, un autre barrage a été crée au Fouta Djallon par  la coopération chinoise. Mettre à profit cette expérience pour créer les conditions d’un nouveau départ, tel est le défi qui se pose aujourd’hui aux deux parties. Je pense que la Guinée a montré sa disponibilité à aller dans ce sens-là depuis l’ouverture de la Chine qui a coïncidé avec la sienne propre.


M. NABE, avant de devenir gouverneur de la Banque centrale de la République de Guinée, vous avez occupé divers postes au sein de cette institution et même servi en tant que ministre des Mines et de la Géologie. Quelles sont vos principales fiertés que vous ont permis de réussir en tant que leader aujourd’hui ?

Si vous voulez faire allusion au passé, je dirai que j’ai participé, à une période très exaltante au redressement de l’économie entre 1996 et 2002. C’était une période où on a conduit avec succès une série de revues d’un programme économique appuyé par la facilité pour la réduction de la pauvreté et la croissance du Fonds Monétaire International. Le fait d’avoir participé à l’atteinte du point de décision de cette initiative, c’était une grande fierté pour moi. Bien sûr, il y a beaucoup d’autres aspects auxquels j’ai participé au Ministère de l’Economie et des Finances. L’instabilité politique provoquée par les manifestations, à la mort du Président Général Lansana Conte et l’irruption des militaires dans la vie politique avaient brisé l’élan qui avait été pris. Même si je n’ai fait que trois mois au ministère des mines, j’ai engagé des réformes, en terme de cadastre qui était très prometteuse. En effet,  j’ai signé avec le ministre chinois du territoire et des ressources un accord en 2008 qui devait permettre le développement de projets géologiques de l’ensemble du territoire guinéen à partir de 2009. Mon seul déplacement à l’étranger à part la participation à un colloque à Yamoussoukro, en Côte d’Ivoire était à Pékin en novembre 2008.


Durant votre travail dans l'administration sous la direction de Son Excellence le Professeur Alpha Condé, quelle est la plus grande réussite pour laquelle voulez-vous qu’on se souviens de vous ?

C’est très difficile à dire, mais je pense qu’au titre de ces réussites je peux citer la mise en œuvre du système national de payement qui est un grand défi presque relevé aujourd’hui parce qu’on a un système de payement  fonctionnel qui est mis complètement à niveau. C’est une grande fierté. Bien sûr il y a d’autres éléments de succès  liés à notre mission fondamentale : la stabilité des prix, mais aussi la stabilisation du taux de change. Il y a beaucoup d’autres activités qui ont été menées avec succès également. L’important ce n’est pas qu’on se souvienne de moi, mais qu’on se souvienne qu’à telle période la Guinée a été capable de mettre en place un système comparable à ce qui se fait ailleurs.


Enfin, les lecteurs de South China Morning Post  incluent la majorité d’hommes d’affaire et politiciens des plus influents de la Chine et du monde entier (via la plateforme digitale). Avez-vous un message final à leur adresser sur la Guinée qui les inciterait à venir faire des affaires et  investir ici ?

Je leur dirai qu’ils sont les bienvenues en Guinée, un pays qui a un potentiel formidable, un pays démocratique et stable, un pays qui est frontalier à six pays de la sous-région De plus, c’est un pays qui se trouve dans une zone d’intégration économique (la CEDEAO), donc une zone complètement intégrée, de sorte que des activités qui se créeraient par eux en Guinée auraient de chances d’être amplifiées par des échos qui peuvent être reçus dans ces pays. Nos efforts visent à attirer des hommes d’affaires prêts à participer à une aventure gagnant-gagnant

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