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SSA : Ivory Coast : TOP Interviews : Monsieur Placide Zoungrana

Entretien avec Monsieur Charles Rabet
Directeur Général de la Banque pour le Financement de l’Agriculture

Abidjan, April 2005

Q1 : Le secteur agricole est le secteur le plus important de l’économie ivoirienne puisqu’il représente 38% du PIB, 66% des recettes d’exportation et englobe environ 2/3 de la population. La BFA a été créé en 2003 pour jouer un rôle important au sein de ce secteur en facilitant l’accès à un financement adapté. Pouvez-vous nous décrire brièvement les circonstances et les conditions dans lesquelles la BFA a été créée ?

R1 : Je vous remercie d’avoir choisi notre institution pour le travail que vous êtes en train de réaliser, qui est un excellent travail pour la Côte d’Ivoire et plus particulièrement en cette période très difficile pour notre pays. C’est très réconfortant de constater qu’il y a encore des gens dans ce monde qui pensent à nous et qui souhaitent nous aider à présenter une autre image de ce que nous sommes, la véritable image que les gens doivent chercher à connaître.

Il est vrai que notre pays est un pays dont l’économie repose essentiellement sur l’agriculture. Ce qui est paradoxal, c’est que, avant la naissance de la BFA, aucune institution financière capable d’apporter des solutions aux problèmes spécifiques de ce secteur, n’existait dans notre pays. Nous avons constaté, en effet, que même si le pays tire l’essentiel de ses ressources économiques du secteur agricole et en particulier des produits de rente tels que le cacao, le café, le bois, l’hévéas et le coton, l’essentiel du business est contrôlé par quelques groupuscules, généralement des sociétés transnationales. Ces dernières ont accès au financement des grandes banques de la place mais tous les autres acteurs, qui ne sont pas affiliés à des groupes internationaux, éprouvent de grandes difficultés à avoir accès aux financements nécessaires au développement de leurs affaires, particulièrement ceux du secteur des produits vivriers.

Il y avait donc une insuffisance à palier car il fallait offrir à ces opérateurs qui sont très nombreux des solutions à leurs préoccupations. C’est ce qui a motivé la création de la BFA.

Pour revenir au cas spécifique des produits vivriers, la Côte d’Ivoire produit 10.000.000 tonnes de produits vivriers chaque année, ce qui représente environ 1.200 milliards de francs CFA. Il y a lieu de souligner que, dans ce secteur, les produits sont des denrées périssables et on enregistre environ 20% de pertes de revenus sur les 1.200 milliards, soit 240 milliards de FCFA. Par ailleurs, la plupart des opérateurs de ce secteur évoluent dans l’informel. Il n’existe, en effet, aucun canal officiel pour capter les flux financiers qui circulent. C’est pourquoi nous avons décidé de nous impliquer dans ce secteur dont le dynamisme a été prouvé, selon moi, lors de cette crise car nos marchés sont toujours suffisamment approvisionnés. Cela démontre qu’il y a des hommes et des femmes qui travaillent dur dans ce secteur et qu’ils méritent qu’on les soutienne.

Q2 : Pouvez-vous partager avec nous les principaux chiffres clés de la BFA ?

R2 : La BFA c’est 2 milliards de francs CFA de capital à ce jour. Au niveau de l’actionnariat, vous avez des institutionnels, des grosses coopératives du secteur des produits vivriers et quelques particuliers qui ne sont pas les plus représentatifs.

Au niveau du personnel nous sommes 54 employés pour l’instant. Nous avons un siège à Abidjan et nous avons ouvert une agence à Adjamé, au forum des marchés. Pour l’année 2005 nous projetons d’ouvrir 4 agences supplémentaires : 2 agences dans la zone de plus forte production à San pédro et à Soubré pour préparer la campagne cacaoyère qui arrive, une agence pour les particuliers à Cocody ainsi qu’un guichet avancé au port.

Q3 : Quelle est la valeur ajoutée qu’apporte la BFA au secteur agricole aujourd’hui?

R3 : Je tiens à préciser que nous évoluons sur tous les segments de marchés, nous sommes une banque commerciale avec un secteur de prédilection qui est le secteur agricole mais nos produits et services s’adressent à tous : du particulier aux petites et grandes entreprises de tous les secteurs économiques. Dans le secteur agricole il est vrai que la clientèle cible, ce sont les COOPEX(coppératives exportatrices) et les PMEX (petits et moyens exportateurs). Ce sont des acteurs qui, du fait de la libéralisation, ne peuvent pas décoller aujourd’hui mais aspirent à devenir de grandes entreprises et qui malheureusement n’ont pas accès aux financements nécessaires.

Mais, avant tout, nous comprenons leurs besoins, nous connaissons le secteur. Par exemple la petite histoire du cacao vous permettra de comprendre la situation des opérateurs auxquels je me réfère. Sur 86 opérateurs qui ont été agréés à l’export, une dizaine d’entre eux maîtrisent plus de 90% du business et les 10% restant sont exploités par les opérateurs locaux. CARGIL, ADM et Barry Callebaut font partie des 4 plus gros broyeurs au monde, ils ont cherché à intégrer verticalement leurs activités et sont ici pour approvisionner leurs usines, c’est de bonne guerre !

Avec la stabilisation nous étions à même de vendre par anticipation sur 12, 18 ou 24 mois et ce système permettait de fixer les prix. Un pays qui représente plus 40% de l’offre mondiale doit agir sur le marché de l’export car il s’agit d’une activité saisonnière qui envoie dans un délai assez court, peut être sur 6 mois, plus d’1 million de tonnes sur le marché : vous tirez forcement le marché vers le bas ! Quand vous avez des majors avec vous et que vous n’utilisez pas les instruments de gestion de risques que sont les instruments du marché à terme, ces majors ont plusieurs longueurs d’avance sur vous. C’est la situation que nous connaissons aujourd’hui : ils récoltent la majorité de la production et les autres se trouvent en difficulté. De plus, ils bénéficient de financements par des filiales de banques elles aussi multinationales avec des charges financières qui sont largement supportables comparées aux autres acteurs qui s’adressent au système bancaire local.

Nous sommes donc présents sur le marché pour permettre aux petits opérateurs du secteur de pouvoir bénéficier de financements adéquats qui leurs permettent de mutualiser leurs charges et de réduire le poids de ces dernières sur leurs comptes d’exploitations.

Q4 : De nouveaux acteurs pouvant être concurrents à votre activité arrivent sur le marché tel que le Crédit mutuel agricole de Côte d’Ivoire qui a été constitué le 26 mars dernier. Quel est le positionnement de la BFA sur le marché et ses avantages comparatifs ?

R4 : Je pense qu’il faut préciser qu’il y a encore beaucoup de place à prendre dans ce créneau, particulièrement au niveau des produits vivriers car aucune banque ne s’y intéresse. Nous ne pouvons pas être prétentieux et penser que seuls nous pouvons répondre à la demande qui est exprimée. L’entrée de nouveaux acteurs est, par conséquent, une bonne chose.

En ce qui concerne les atouts de la BFA, comme je l’ai déjà partagé avec vous, nous bénéficions d’une certaine expertise car cela fait près de 15 ans que nous travaillons dans le secteur. Nous connaissons la quasi-totalité des acteurs qui y opèrent, nous savons identifier leurs besoins et leur apportons des solutions faciles à mettre en œuvre. Ce que nous utilisons c’est le crédit structuré qui nous permet de border le risque autour du maillon le plus fort de la chaîne des risques représenté par le client. C’est ce que nous faisons de sorte à voir un dénouement heureux de ce crédit. Nous privilégions donc le financement structuré.

Au niveau des produits vivriers, nous avons un atout supplémentaire qui est notre partenaire : la bourse des produits vivriers. La notion de bourse est une notion virtuelle, comme vous le savez. Ce que nous souhaitons c’est mettre en contact les producteurs avec les acheteurs mais nous voulons concrétiser cette notion dans des espaces physiques qui sont des unités agro-industrielles, que nous appelons les bourses locales et qui sont installés dans les chefs- lieux de régions. Nous participons ainsi à mieux structurer ce secteur.

Le premier niveau de sécurisation de nos financements est obtenu grâce à ces bourses qui travaillent directement avec les coopératives, qui sont par ailleurs le cœur de notre clientèle. Considérant la part importante du secteur qui se développe dans l’informel, nous tentons de sortir de ce cadre en formalisant les rapports entre les différents acteurs. Ceci inclus, bien évidemment, des contrats, des prix accordés, des normes qualitatives adéquates, etc. Qui parle de contrat parle également de standardisation, à l’image de ce qui se passe dans la filière cacao. Tout cela est entrain d’être aménagé dans le cadre de la bourse des produits vivriers.

Les produits quittent donc les centres de groupage et de collecte des coopératives pour ces bourses qui, après conditionnement et/ou transformation, les amènent dans les grands centres urbains de consommations où sont organisées des bourses de distribution. Ces bourses de distribution ont pour clients les coopératives de commerçants, les supermarchés ou encore les grands consommateurs tels que l’armée ou les internats, les centres de détention ou les hôpitaux. Tout ce système est structuré autour de contrats et la banque finance ces contrats.

De plus, nous avons un autre partenaire qui œuvre à diminuer les risques. Ce partenaire est une société d’assurance-caution qui vient apporter sa garantie financière. Aujourd’hui, il y a un projet pilote au niveau de la bourse et qui est composé d’environ 7 bourses régionales : Divo, Oumé, Bandoukou, Bangouanou, Tenda, Aboisso et Abidjan. Cette idée n’est pas nouvelle, elle a déjà été implémentée en Israël, c’est pourquoi nous avons noué un partenariat technique avec la société israélienne qui l’a mise en œuvre. Cette société a dépêché deux experts pour nous assister pendant 1 an. Considérant qu’il ne s’agit pas des mêmes produits agricoles, le conditionnement a été adapté. C'est-à-dire que demain sur le marché vous pourrez trouver de la banane conditionnée, du manioc conditionné, de la mangue conditionnée. Il faut également en aval, pour la distribution, disposer de marchés modernes. Cela suppose aussi que le produit doit être transporté de façon adaptée, une société de transport a donc été créée: SILOG avec laquelle nous sommes partenaires techniques.

La BFA aide à la structuration et à l’organisation du secteur des vivriers. La société d’assurance-caution soutien la BFA et aide à atténuer au plan financier le risque pris auprès des coopératives et des bourses. Enfin, SILOG apporte sa capacité logistique pour le transport des produits depuis les coopératives jusqu’aux marchés. Voilà la chaîne que nous avons mise en place.

Q5 : Quelle est au jour d’aujourd’hui la politique de partenariat de la BFA ?

R5 : Nous avons parlé tout à l’heure de moderniser le secteur des produits vivriers. Dans ce cadre des partenaires tels qu’une société de fabrication d’emballages devrait voir le jour. Au niveau des véhicules il y a également un autre partenariat à tisser : il faut trouver un constructeur qui pourrait être partenaire de SILOG pour l’approvisionnement en véhicules, de pièces détachées ou même pour le service après-vente et de montage des véhicules. Les besoins sont importants car vous avez besoin de petits porteurs pour envoyer les produits au niveau des centres de collectes des coopératives, de moyens porteurs pour partir des centres de collectes et venir sur les bourses, puis de gros porteurs qui quittent les bourses locales pour venir approvisionner les bourses de distribution. C’est un projet que nous ne pouvons réussir que sur 5 ou 10 ans et nous avons décidé de le faire dans un cadre purement privé.

Q6 : Pouvez-vous nous donner un ordre d’idée de la répartition par provenance des dépôts de la banque ?

R6 : A la BFA ce sont surtout les particuliers et les institutionnels ; Les institutionnels ce sont les assureurs, qui placent beaucoup d’argent parce qu’ils sont collecteurs d’épargne et occupent aujourd’hui la 1ère place au niveau des placements ; Ensuite, viennent les particuliers à travers les produits d’épargnes que nous proposons.

Q7 : Nous sommes aussi intéressés par l’homme derrière la fonction. Pouvez-vous nous décrire brièvement votre parcours professionnel jusqu’à votre nomination à la direction générale de la BFA ?

R7 : Je suis économiste financier avec un DEA en finance et un diplôme de l’institut des techniques bancaires. Par ailleurs, je suis également ingénieur informaticien. Voilà pour ma formation académique.

En ce qui concerne mon parcours professionnel, j’ai commencé en tant qu’ingénieur informaticien dans un cabinet-conseil de la place, ensuite je suis entré dans une banque, toujours en tant qu’ingénieur informaticien. C’est, une fois dans le secteur bancaire que je me suis intéressé à l’exploitation de la banque et j’ai, à ce titre, préparé et obtenu un diplôme à l’institut des techniques bancaires qui m’a permis d’intégrer le département du commerce extérieur de la banque, au sein duquel je m’occupais des produits de base et principalement du secteur café cacao.

Quelques années après un client m’a débauché pour une entreprise d’exportation de café et de cacao en tant que responsable financier. J’ai ensuite évolué dans une autre société du secteur où je m’occupais de l’administration, des finances et de la comptabilité. C’est à ce moment là, que le ministre de l’agriculture m’a contacté pour me proposer de travailler avec lui. Une migration était en train de s’opérer pour passer de la période de la stabilisation des prix vers la libéralisation. La réforme de la filière était à imaginer et cela m’intéressait. Je suis donc devenu conseiller du ministre de l’agriculture et directeur des matières premières et de la coopération agricole internationale.

Nous avons alors fait le constat que dans le secteur agricole ivoirien les financements n’étaient ni adaptés, ni suffisants pour permettre un développement durable du secteur. C’est ainsi que nous avons commencé à travailler sur ce projet avec 2 autres personnes.

Dans ce cadre la première dame a joué un rôle crucial, car elle était sollicitée par les femmes qui opéraient dans le secteur des produits vivriers et qui se plaignaient du fait qu’elles étaient obligées d’utiliser leur trésorerie propre et avaient des problèmes importants de transport. Elle a alors promis de rencontrer les banques de la place pour savoir comment prendre en compte leurs soucis et y apporter des solutions adéquates. Elle s’est naturellement adressée au ministre de l’agriculture qui lui a indiqué que notre équipe travaillait sur ce projet et c’est ainsi que nous avons intégré le secteur vivrier au cœur de nos préoccupations.

Q8 : Nous sommes en Côte d’Ivoire pour promouvoir le pays et ses opportunités auprès des investisseurs internationaux. Quel est le message final que vous aimerez leur adresser ?

R8 : Au niveau de l’Afrique subsaharienne et en particulier au niveau de l’Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire est la porte d’entrée idéale. En d’autres termes, la meilleure opportunité qu’on puisse vous offrir. Si vous voulez investir en Afrique de l’Ouest, c’est d’investir en Côte d’Ivoire.

J’évolue dans le secteur financier et travaille en liaison avec l’ensemble des banques de la sous-région. Leurs principaux emplois sont en Côte d’Ivoire, c’est à dire que leurs ressources sont employées en Côte d’Ivoire. La Côte d’Ivoire seule représente 40% du marché de l’UEMOA et dispose du réseau bancaire le plus dense. Il y a déjà 18 banques dans le pays mais il y a encore de la place à prendre. Il faut que les investisseurs viennent, nous sommes ouverts. Ne serait-ce qu’au niveau du capital de notre banque nous avons d’ores et déjà invité quelques institutionnels de la sous-région à entrer dans le capital et ils sont intéressés.

Ce que je peux conseiller à tout investisseur qui voudrait venir en Afrique de l’Ouest c’est de venir en Côte d’Ivoire. Les potentialités qu’a la Côte d’Ivoire incitent n’importe quel investisseur à venir. Quand vous prenez le secteur agricole, la Côte d’Ivoire occupe la première place mondiale au rang des producteurs de cacao. Nous sommes également bien placés pour le café et le coton. La noix de cajou se développe peu à peu. Le secteur agricole a d’énormes potentialités mais ce n’est pas le seul, il en est de même pour le secteur énergétique, le secteur des télécommunications et des nouvelles technologies qui sont tous des secteurs à fortes potentialités de développement durant les prochaines années.

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