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Interview avec Monsieur Placide Zoungrana
Président du Conseil d’Administration
de l’Autorité de Régulation du Café Cacao (ARCC)
Abidjan, 17 Février 2005
Q1/ De la CAISTAB à la nouvelle CAISTAB, l’organisation de la filière Café Cacao a été modifiée lors de la campagne 1999-2000 et a donné jour à la BCC, le FRC, l’ARCC et le FDPCC. Pouvez-vous nous décrire brièvement les attributions et objectifs de l’ARCC?
R1/ A la suite de la dissolution de la Caisse de Stabilisation, un certain nombre d’organes sont nés dont l’ARCC. L’ARCC est l’Autorité de Régulation du Café et du Cacao, elle représente l’Etat au sein des nouveaux organes qui sont nés de la libéralisation de la filière Café-Cacao. Les autres structures dont vous avez parlé relèvent des entités plus ou moins privées. L’ARCC a pour principale fonction la régulation de la filière. C’est nous qui gérons administrativement la filière et jouons le rôle d’arbitre et de gendarme.
Avec l’avènement des autres structures l’Etat est obligé d’avoir un regard sur la libéralisation, alors nous octroyons les agréments aux acheteurs, aux exportateurs et aux autres opérateurs de la filière. Nous regardons également de plus près la qualité des produits en collaboration avec des structures comme la Bourse du Café et du Cacao (BCC) qui est chargée directement de la commercialisation ; nous avons un droit de regard et naturellement nous avons aussi le pouvoir de sanctionner. Les droits des opérateurs doivent également s’accompagner de devoirs et nous veillons à ce que ces deux aspects soient respectés. Si on vous dit que cette année vous avez le droit d’acheter 100.000 tonnes et que vous achetez 150.000, c’est que vous avez dépassé votre volume d’achat. Généralement c’est 70.000 tonnes par société d’octobre à Décembre et s’ils passent à 75.000 tonnes nous sanctionnons car il faut respecter les règles du marché.
Q2/ La Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial de cacao (1,3 millions de tonnes) et produit près de 200.000 tonnes de café par an. Pouvez-vous nous présenter la filière à travers quelques chiffres clés?
R2 : Le Café et le Cacao réunis représentent environ 70% des ressources tirées de l’agriculture en Côte d’Ivoire. C’est environ 600.000 à 750.000 chefs d’exploitations qui représentent à peu près 6.000.000 de personnes qui sont directement concernées par le Café-Cacao. Si on prend en compte tous les opérateurs qui s’activent dans la filière il faut compter au moins la moitié de la population de Côte d’Ivoire qui est directement ou indirectement concernée par le Café-Cacao. Les plus grandes entreprises du pays sont généralement des entreprises de Café-Cacao, telles que : Cargil, ADM ou Nestlé. Par ailleurs nous voyons de plus en plus d’opérateurs économiques qui viennent s’implanter chez nous.
Q3/ Augmenter la valeur ajoutée de la filière pour le pays, c’est augmenter le taux de transformation des matières premières et la création d’une filière d’exportation de produits finis. Où en sommes nous aujourd’hui et quelles sont les actions entreprisses pour atteindre cet objectif ?
R3 : Disons qu’aujourd’hui nous avons un taux de transformation qui est très faible au niveau du café et du cacao ; entre 15 et 20 % de transformation. Cela représente environ 200.000 à 250.000 tonnes maximums pour les deux et c’est peu pour un pays qui produit plus de 1.500.000 tonnes de café-cacao réunis. Naturellement, cela pose un problème de contrôle sur la filière au niveau du prix à payer aux producteurs puisque la valeur ajoutée est essentiellement réalisée hors du pays. Nous sommes le premier producteur au niveau mondial, mais également le premier exportateur de produits bruts.
C’est peut être là une synergie d’objectifs entre l’ARCC, la Bourse, le FRC et le Fond de Développement. Aujourd’hui le Gouvernement demande à ce que nous mettions tout en œuvre pour qu’une part plus importante de notre production locale soit transformée. Toutes ces structures dont on vient de parler ont chacune à son niveau un petit pan de réflexion sur la transformation du produit. Par exemple nous à l’ARCC nous recevons les dossiers de demandes d’établissements d’entreprises, tandis que la BCC tente d’établir quel type de produit la structure en question veut travailler et le Fond de Développement lui propose d’entrer en contact avec des coopératives qui peuvent leur livrer les produits. C’est ainsi que chacun à son niveau contribue pour renforcer les capacités de la nouvelle entreprise qui s’installe et faciliter son insertion dans le tissu économique ivoirien. Dans ce cadre nous sommes satisfaits et heureux qu’il y ait de plus en plus de transformateurs dans la filière du Café-Cacao qui jouissent localement d’une main d’œuvre qualifiée et de matières premières en abondance.
Q4/ Quelle est la politique de partenariat entre les PME-EX, les coopératives et les grandes entreprises présentes dans la filière ?
R4/ Au niveau de l’ARCC, tel que je vous l’ai dit tantôt, notre fonction principale est la régulation dans la filière ; nous jouons un peu le rôle de gendarme et de ce fait nous pouvons sanctionner. Grâce à l’ARCC, nous avons abouti à la réduction des positions dominantes des grandes entreprises. C'est-à-dire que quel que soit votre poids vous ne pouvez pas par exemple, exporter plus de 120.000 tonnes par an, ce qui permet à d’autres entreprises de venir s’établir.
Les grandes entreprises tel que Cargil ou ADM ont à elles seules, la capacité d’enlever les trois quarts du produit, mais malgré tout, le constat est que près de 10% des sociétés enlèvent 90% de la production et le reste est réparti entre les petites entreprises. Dans ce cadre nous développons et encourageons la création de partenariats entre les producteurs (paysans) regroupés en coopératives avec les grandes entreprises.
Dans un premier temps je pense que c’est la meilleure formule pour développer la filière et l’environnement des producteurs. Mais tout dépend du partenariat, si c’est un bon partenariat il ne devait pas avoir de problème. J’ai toujours suggéré aux COOPEX si elles n’ont pas les moyens de se développer seules d’avoir un bon partenariat avec une PME-EX ou une entreprise plus grande. Vous êtes dans une sorte d’attelage et vous êtes tirés de l’avant. A un moment donné vous pouvez rompre, dans le cas contraire vous restez partenaires. Si vous pensez que vous pouvez vous développer sans partenaire direct vous le faites, c’est cependant plus difficile dans ce dernier cas car même les grandes entreprises du niveau de CARGIL ne peuvent pas assumer cette politique et sont obligées d’avoir des liens avec les acheteurs et les coopératives pour travailler plus efficacement. C’est compréhensible d’ailleurs car c’est près de 1.500.000 tonnes à enlever, ce qui représente 40 à 42% de la production mondiale et dont les trois quarts en moins de 6 mois (d’octobre à mars), c’est énorme. Dans ces conditions naturellement il faut une coopération entre les divers acteurs de la filière, autrement dit un partenariat.
Q5/ Cette politique menée par le gouvernement à travers notamment l’ARCC a-t-elle aboutit à des résultats concrets, tel qu’une l‘évolution du nombre de PME-EX et COOPEX ?
R5/ Oui, il y a une évolution, surtout au niveau des petites et moyennes entreprises qu’on appelle les PME-EX (Petites et Moyennes Entreprises d’Exportations) et aussi au niveau des Coopératives d’Exportations (COOPEX). Nous sommes aujourd’hui à près de 30 COPEX comparé aux 5 ou 6 coopératives qui existaient lors de notre arrivée; en 4 ans nous avons réussi à augmenter le nombre de COOPEX et de PME-EX (aujourd’hui les trois quarts des agréments sont donnés aux PME-EX). Cinq ou six grandes structures demeurent telles que CARGIL, ADM, TROPIVAL, etc. Mais de nouveaux acteurs continuent de venir tel que ARMAJARO qui est arrivé l’année dernière.
Q6/ Avec quelles structures collaborez-vous afin de promouvoir la filière du Café-Cacao et quelles sont les principales opportunités que le pays peut développer à court et moyen terme ?
R6/ Lorsque L’Etat reçoit des entreprises, il peut nous demander d’examiner le dossier afin de savoir si c’est, oui ou non, une bonne affaire pour la Côte d’Ivoire. C’est pourquoi nous sommes très souvent en contact avec la Chambre de Commerce et d’Industrie ainsi que le CEPICI, qui sont les principaux organes en contact direct avec les investisseurs étrangers.
Nous réalisons également beaucoup de missions à l’extérieur, et souvent elles sont menées conjointement avec les responsables de la BCC, du FRC, du Fonds de Développement et du Fonds de Garantie. Généralement c’est l’ARCC qui pilote la mission car nous représentons l’Etat. La dernière grande mission par exemple nous étions en Inde pour y rencontrer les responsables qui pilotent la Bourse du Physique des produits agricoles car ils ont une bonne expérience dans ce domaine. Ils ont également mis en place un système bancaire qui est très efficace, qui pourrait être utile à notre pays et que nous comptons développer. Nous sommes également présents aux salons les plus importants: New-York, Paris, Bruxelles, etc. pour promouvoir le secteur et garder le contact avec les grands industriels. Parmi tous ceux-là il y en a beaucoup qui reviennent quelques temps après nous voir pour discuter et nous les mettons en contact avec d’autres opérateurs économiques.
Aujourd’hui le Café et le Cacao demeurent le poumon de l’économie ivoirienne. Quand on dit 1.500.000 tonnes de Café-Cacao, vous imaginez à peu près combien de personnes peuvent produire, combien peuvent transporter jusqu’au port et exporter, et combien de personnes peuvent vivre des retombées de cette production. A partir de là nous pouvons en déduire que le Café et le Cacao représentent plus que le poumon, c’est vraiment la Côte d’Ivoire. En tant qu’économiste, j’admets que c’est une faiblesse qu’un pays soit axé sur un produit agricole non œuvré. Nous devons donc nous atteler à développer d’autres secteurs et d’autres filières telles que le pétrole ou encore le coton et l’Hévéas, qui ont des potentialités importantes. Nous sommes également le premier producteur d’Hévéa en Afrique, d’Ananas, de Banane et nous avons une place honorable au niveau du coton. Mais la guerre au Nord nous a fait perdre un certain nombre de chose. Si nous réussissons à réduire un peu la place du Café-Cacao au profit d’autres cultures tel que l’Hévéas, le Coton et la Banane cela permettra de solidifier notre économie.
Q7/ Nous sommes aussi intéressés par l´homme derrière la fonction, pouvez-vous partager avec nous brièvement votre parcours professionnel jusqu’à votre nomination comme Président du Conseil d’Administration de l’ARCC ainsi que vos plus grandes satisfactions á ce poste?
R7/ Je suis de formation économiste, je suis professeur d’économie et j’enseigne l’économie rurale à l’université d’Abidjan-Cocody, je suis également chercheur. J’ai tout d’abord commencé mes études en Côte d’Ivoire avant de compléter mon éducation par un doctorat à Montpellier, en France. J’ai fait quelques voyages d’études aux Etats-Unis, j’ai été visiting scholar à Georgia State University.
J’enseigne depuis 1985 à l’université d’Abidjan ; j’ai assuré la fonction de vice-doyen de la faculté pendant près de 10 ans. Pourquoi suis-je maintenant à l’ARCC ? Pour expliquer ce point il y a eu d’autres éléments qui sont entrés en ligne de compte car depuis une dizaine d’années, j’occupe le poste de premier responsable de la politique agricole du FPI. Quand le FPI est arrivé au pouvoir en 2000 j’étais le Directeur de Cabinet du ministre de l’Agriculture et puis 1 an et demi après le Chef de l’Etat m’a demandé d’assurer la présidence de l’ARCC. C’est donc depuis fin 2001 que je suis là. Cependant j’enseigne toujours l’économie à l’Université.
Ma plus grande satisfaction c’est sûrement de présider l’une des structures les plus importantes du pays. A l’ARCC j’ai par ailleurs réussi à développer de très bons rapports avec les producteurs d’un côté, les industriels de l’autre et c’est un point très important pour le développement de la filière. Car à l’ARCC nous nous devons d’être un lien entre toutes les structures en amont (production) et toutes les structures en aval de la filière, (transformation et exportation). En dernier lieu cela me change un peu des amphithéâtres.
Q8/ Nous sommes en Côte d’Ivoire pour promouvoir le pays auprès des investisseurs internationaux, quel message final aimeriez-vous leur adresser?
R8/ Il y a trois ans de cela nous étions en Belgique, au salon du chocolat, et on m’a posé la même question. J’ai répondu comme le Chef de l’Etat « Côte d’Ivoire is back ». Mais aujourd’hui ce n’est pas la même chose, nous traversons une période de crise politico-économique. Cependant le potentiel productif de la Côte d’Ivoire n’est presque pas atteint, même en pleine guerre, car 80% de notre outil de production se trouve dans une zone complètement sécurisée. Par ailleurs le pays dispose d’atouts importants tel que le plus grand port maritime après Durban, celui d’Abidjan. Nous avons également les infrastructures les plus développées de la sous région, les investisseurs peuvent venir chez nous en profiter.
Je pense que nous rebondirons très vite et nous avons pour cela le potentiel nécessaire, les hommes qu’il faut et de bons partenaires. Notre objectif depuis à peu près trois ans au niveau des jeunes cadres, du gouvernement et du chef de l’Etat c’est de faire de la Côte d’Ivoire un pays où les partenaires sont diversifiés. Nous pensons que les Etats-Unis et l’Asie peuvent être pour nous de très bons partenaires dans les prochaines années. Nous avons déjà fait une première sortie en Inde, au Vietnam, en Chine et j’ai également conduit une délégation en Amérique latine, au Brésil. Nous sommes en train de tisser des liens un peu partout dans le monde.
Et cela est peu être un problème. En effet, je pense que la Côte d’Ivoire est en train de payer le fait qu’elle soit trop liée à la France et qu’elle veuille changer de cap. C’est un problème que nous connaissons ici ; la plupart des entreprises sont françaises et gèrent les principaux secteurs de l’économie nationale : l’eau, l’électricité, le téléphone, le Café-Cacao etc. alors que nous avons aujourd’hui de nouvelles opportunités. Le pays dispose d’une jeune génération de managers qui ont fait leurs études aux Etats-Unis ou en Angleterre, au Canada, au Japon et qui ont d’autres visions, d’autres approches et d’autres objectifs. La classe politique s’est rajeunie et ce phénomène appelle de nouveaux changements ; cependant nous sommes confiants que tout va aller pour le mieux et nous réussirons à nous comprendre et à nous entendre.
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