INTERVIEW REALISEE AVEC
MONSIEUR MEBAREK
DIRECTEUR GENERAL DE L'ANSEJ
27 OCTOBRE 2002
Pouvez vous nous présenter l'ANSEJ. Historique
et missions?
L'ANSEJ est une agence de soutien à l'emploi
des jeunes qui s'intéresse essentiellement
à la création de petites entreprises
de la part de jeunes chômeurs algériens.
C'est une institution mise en place par l'Etat,
il y a de cela 5 années, c'est à dire
en 1996 lors de la période de récession
économique et de déstructuration sur
le plan industriel, économique et financier.
Cette situation a eu des effets très néfastes
sur le marché du travail à cause de
deux choses. D'abord le désinvestissement
; l'Etat, qui était le principal créateur
d'emplois, se retirait de la sphère économique.
Ensuite l'effet de l'ajustement structurel a fait
que beaucoup d'entreprises ont fermé ou étaient
en pleine restructuration, ce qui a mené
finalement à des compression d'effectifs.
Nous nous sommes alors retrouvés dans une
situation de chômage assez importante qui
touchait avec plus d'acuité la population
des jeunes, qui constituent la majorité de
la population algérienne. A partir de là
il fallait penser à des mesures et des programmes
destinés à atténuer les effets
de cette situation économique et financière
sur le marché du travail. Plusieurs programmes
ont été mis en place, dont celui que
gère aujourd'hui l'agence de soutien de l'emploi
des jeunes (ANSEJ). Sa mission est d'accompagner,
conseiller, orienter et soutenir financièrement
et fiscalement de jeunes algériens qualifiés
dans la création d'entreprises.
Lorsque l'agence a été mise en place
il a fallut l'organiser, la structurer. Aujourd'hui
l'agence est implantée sur tout le territoire
national avec un réseau de 54 agences et
un effectif total d'environ 500 personnes. Certains
chiffres sont aussi importants à mentionner
tel que : un taux d'encadrement de l'ordre de 70%,
une répartition par sexe pratiquement équilibrée,
et une moyenne d'âge de l'encadrement qui
se situe entre 28 et 29. Nous avons voulu prendre
un effectif de jeunes parce que justement ils devaient
répondre à des demandes de jeunes.
Comment financez- vous vos actions?
Nous fonctionnons avec un budget public ; chaque
année ce budget est voté dans le cadre
de la loi de finance. Il nous permet de fonctionner
puis de financer les activités de ces jeunes.
Chaque projet développé par un jeune
au sein de l'ANSEJ se fait à travers un financement
triangulaire. Il y a des fonds propres que met le
jeune dans son projet, car il leur est demandé
de s'impliquer financièrement même
d'une manière modique. Il y a ensuite un
crédit (bonifié, sans intérêt)
qu'accorde l'ANSEJ à travers un fond que
nous gérons, et qui provient directement
du budget de l'Etat. En dernier lieu il y a un crédit
accordé par les banques publiques ou privées,
car il y a même des banques privées
qui s'intéressent à ce financement.
C'est ce que j'appelle le financement triangulaire.
Quelle est votre stratégie de développement?
Avant de parler de stratégie il est important
de souligner qu'aujourd'hui, 5 ans après
sa création, l'ANSEJ a permis la création
de plus de 44 000 petites entreprises dans tous
les secteurs d'activités. La petite entreprise
étant définie en fonction du coût
d'investissement ; les projets qui se développent
dans le cadre de l'ANSEJ ont un seuil maximum d'investissement
de 4 millions de dinars, c'est à dire un
peu près 400 000 francs français.
En ce qui concerne notre stratégie, elle
a reposé sur notre déploiement au
niveau national car il a fallut se rapprocher de
ces jeunes, mais aussi des opportunités au
niveau local.
En effet nous orientons le choix de l'activité
par rapport à un marché de proximité,
des opportunités existantes. Aujourd'hui
ce dispositif est devenu un instrument de développement
local. Nous sommes en train de mettre en place ce
que l'on appelle, au niveau de l'ANSEJ, une banque
de projet locale et régionale. Ensuite nous
travaillons sur un programme sectoriel dans la mesure
où la création de petites entreprises
peut intervenir aussi dans le cadre de la restructuration
de grandes entreprises en créant des réseaux
de petites et moyennes entreprises de sous-traitance
autour de ces grands pôles existants. Nous
avons également des relations avec des investisseurs
potentiels, nationaux ou étrangers, qui s'intéressent
à l'Algérie. Cette stratégie
consiste à dire à ces investisseurs
qu'ils ne sont pas obligés d'investir dans
toute la filière de leur produit. En effet,
ils peuvent investir uniquement dans le segment
central de leur activité puisqu'il existe
un dispositif qui permet de créer autour
de leur activité principale un certain nombre
de petites entreprises dont des fonctions iraient
dans sens de la sous-traitance. Voilà deux
grands axes de la stratégie de développement
de ce dispositif.
Ces micro-entreprises, pouvez vous les définir
puis nous en parler en terme de taux de réussite?
On les appelle micro-entreprises, mais je préfère
dire petites entreprises, pour ne pas faire l'amalgame
avec le concept de micro-entreprise développé
par des organisations internationales telles que
la Banque Mondiale, plus conçue pour les
activités individuelles.
La micro-entreprise chez nous est une petite entreprise
dont le coût maximum ne dépasse pas
les 4 millions de dinars et qui intervient dans
tous les secteurs d'activité. Aujourd'hui
au moins 400 types d'activités ont été
développées dans le cadre de ce dispositif
; allant des services à l'informatique, l'électronique,
l'agro-alimentaire jusqu'à la petite manufacture.
Il convient de préciser que l'une de nos
missions principales aujourd'hui n'est plus la création
d'entreprises, mais surtout l'accompagnement de
ces entreprises pendant les premières années
de développement. Cet accompagnement a permis
de trouver de petites entreprises qui sont devenues
de véritables PME et qui se sont implantées
sur tout le marché national et ont même
réussi à placer leurs produits sur
le marché international. Certaines des entreprises
créées dans le cadre de l'ANSEJ interviennent
même dans des secteurs que nous avions toujours
considéré comme étant des secteurs
en crise, notamment le textile, et qui ont très
bien réussi.
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Pouvez-vous donner un exemple concret?
Je vais prendre deux secteurs différents.
J'ai parlé du secteur textile qui a toujours
été considéré comme
un secteur en crise, et ces jeunes là ont
trouvé que ce secteur n'était pas
tout à fait en crise. Ils ont réussi
à acquérir des parts de marché
au niveau national et aussi s'orienter sur le marché
international. Il y a une entreprise qui existe
depuis 4 ans et qui a commencé très
petite. Nous l'avons fait ensuite participer à
divers foires internationales, ce qui est l'une
de nos principales missions, et à l'occasion
d'une d'entre elles, cette entreprise a réussi
à décrocher un marché intéressant
dans les pays du Golf, ce qui lui a permis de se
développer et atteindre un niveau de 200
employés aujourd'hui. Ses produits seront
bientôt sur le marché européen,
notamment le marché français. Ils
vont être distribués par une grande
surface française, et aussi des grands distributeurs
d'habillement pour enfants.
La deuxième entreprise que je voudrais citer,
car elle s'est intégrée dans les technologies
de pointe, c'est celle de deux ingénieurs
qui avaient quitté le pays et sont revenus
lorsqu'ils ont entendu parler d'un dispositif qui
pouvait leur assurer un retour par la création
d'activité. Ces deux ingénieurs sont
à la tête d'une entreprise qui emploie
une trentaine d'ingénieurs et qui agit dans
le développement de logiciels. D'ailleurs
un de leurs produits est distribué par Hachette
dans l'Europe francophone et au Canada.
Ces jeunes sont capables de grandes réalisations
dès le moment où ils ont trouvé
un cadre qui les a accompagné pour la concrétisation
de leurs idées de projets. C'est encourageant
et très passionnant de les voir passer du
statut de chômeurs à celui de créateurs
d'emplois.
Quels sont les grands challenges auxquels vous
allez faire face?
Nous avons parlé de 44.000 entreprises sur
le terrain aujourd'hui et nous avons également
parlé de taux de réussite et de taux
d'échec, il convient de dire que ce dernier
est minime. Une entreprise c'est comme une vie humaine
; elle a une naissance et une mort, c'est son espérance
de vie qu'il faut maximiser. Si dans les pays développés
le taux de mortalité des entreprises atteint
les 50 % c'est parce que la matrice économique
est noircie. Ce taux dans notre pays est très
faible et le restera pendant très longtemps
; il y a des marchés vierges, des pans entiers
de secteurs d'activités qui sont à
développer. Après avoir atteint un
nombre aussi importants d'entreprises, il était
tout aussi important de pouvoir les accompagner
autrement, de les organiser ; aujourd'hui ces jeunes
entrepreneurs sont organisés en groupe d'entreprise.
Ma perspective de développement, c'est également
de faire en sorte que ce dispositif mis en place
par l'Etat, et qui a fonctionné sur les ressources
de l'Etat, évolue vers un autre statut où
l'Etat n'aura plus besoin d'allouer des ressources
à ce dispositif. Il y a un certain nombre
d'actions et de projets qui sont mis en place pour
permettre à ce dispositif de génère
ses propres ressources. Ensuite il y aura une autre
étape, ce type de dispositif serait relayé
par cette organisation de jeunes qui deviendront
eux même des incubateurs d'entreprises parce
qu'ils ont déjà entamé ce processus.
Le fait qu'il y ait une limite au seuil de l'investissement
que l'on peut accompagner incite ces entreprises
à s'intégrer aux grandes entreprises
du segment et de leur filière. Ces jeunes
entreprises auront d'autres segments de filières
parce qu'elles ont accompagné d'autres jeunes
dans la création d'entreprises ce qui leur
a permis de se regrouper.
Pouvez-vous nous parler de votre parcours professionnel?
J'ai une formation d'économiste à
la base spécialisé en statistiques.
L'essentiel de ma carrière je l'ai passé
au ministère de la planification, dans le
temps où nous avions une économie
planifiée. J'ai eu la chance d'avoir fait
mon parcours dans ce ministère. Par ailleurs
j'ai eu deux amours professionnels ; l'agriculture
et le développement rural, j'ai donc entrepris
un master en économie du développement
agricole et rural, et l'environnement qui m'a permis
de développer plusieurs projets très
intéressants, notamment en collaboration
avec la Banque Mondiale.
A partir de ce moment là, à mon retour
de Montpellier, j'ai réintégré
le ministère de la participation jusqu'à
la mise en place d'une nouvelle institution ; l'APSI.
J'ai donc participé à la création
de l'APSI pendant 3 ans. Ensuite, l'état
a mis en place un groupe de travail chargé
de réfléchir à mettre un dispositif
en place en direction du problème de l'emploi
des jeunes, auquel j'ai participé et qui
s'est finalisé avec la création de
l'ANSEJ, que je dirige depuis lors. Cela explique
que beaucoup de projets, au sein de l'ANSEJ, soient
développés dans le secteur agricole
qui me semble non seulement stratégique pour
le développement de l'économie algérienne
car il doit être pourvoyeur d'activité,
de richesse et d'emploi, mais aussi très
porteur car il permettra le développement
d'autres segments tel que l'agro-alimentaire. Dans
le domaine de l'environnement j'ai un postulat de
base qui part d'un principe simple ; si les problèmes
environnementaux ont été générés
par l'activité économique et notamment
industrielle, ils peuvent également générer
de nouveau segments d'activités tel que la
récupération et le traitement des
déchets. Ce secteur est donc inscrit au sein
des programmes de développement de l'ANSEJ
; nous préconisons, par exemple, dans les
services publiques l'externationalisation de certaines
activités vers ces petites entreprises. De
la gestion des ordures ménagères à
la propreté publique ou tout simplement à
l'entretien des espaces verts, les potentialités
sont multiples.
Ma plus grande satisfaction ce sont ces jeunes qui
ont réussi, lorsque après avoir créé
leur entreprise je les rencontre et je leur serre
la main, c'est une fierté d'avoir pu y contribuer.
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